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Un conte moderne, d'après une anecdote rapportée par les Frères Platter à la fin du XVIe Siècle.

 

Thaurac-Amelin

Là où l’Hérault traverse les gorges du Thaurac, entre Laroque et Saint Bauzille de Putois, on peut deviner à mi-hauteur de la falaise, l’entrée d’une caverne. Au XVIe Siècle, cette grotte servait de repaire au terrible Capitaine Aragon et à sa troupe. De là, ils guettaient la petite route escarpée qui longeait le fleuve ; ils dévalaient la pente pour stopper et rançonner les voyageurs qui s’y aventuraient.

(Les gorges du Thaurac, J.M. Amelin vers 1830, Médiathèque de Montpellier)

 Le terrible Capitaine Aragon était une force de la nature, un géant, fils du forgeron de Lunel qui lui avait forgé une gigantesque épée à sa mesure. Il maniait la lame à deux mains pour trancher tout ce qui lui résistait. On raconte qu’un jour de colère, il avait coupé en deux un âne chargé de butin qui refusait d’avancer. Habituellement, lorsqu’un baudet récalcitrant bloquait le chemin, il le prenait à bras le corps, bête et chargement, et le transportait de l’autre côté. On raconte même qu’il a esbaudi sept gens d’arme qui tentaient de l’arrêter, d’un seul coup de son poing monstrueux.

bedivere.jpg Le brigand savait se montrer plus fin : quand il coupait la route, il interrogeait inévitablement les malheureux sur les biens et les valeurs qu’ils transportaient. S’ils disaient vrai, il n’en prenait que la moitié. S’ils mentaient ou tentaient d’en dissimuler une partie, il prenait tout. S’ils tentaient de se défendre ou de s’enfuir, il les tuait sur le champ. Il jugeait que les bonnes âmes n’avaient rien à cacher et devaient s’en remettre à leur destin ; ainsi, selon lui, les honnêtes gens méritaient récompense.

 Un jour, Jaume, un conteur en chemin entre le château de Laroque et le château de la Roquette, fut arrêté par le Capitaine Aragon. Le pauvre tremblait de tous ses membres quand le géant l’interrogea :

- Que transportes tu avec toi, jeune freluquet?

- un livre, que m’a donné la Dame de Montoulieu

- Un  livre ? Que veux-tu que je fasse d’un livre ! Enfin, voyons-voir si tu dis vrai…

grimoire  Le modeste conteur, bien jeune et débutant dans le métier, n’avait effectivement rien d’autre sur lui que ce livre, gage des douceurs qu’il avait partagées avec la Dame de Montoulieu. Aragon, en homme de parole, trancha net le volume par son milieu et en garda la moitié.

 Quelques temps après, le Capitaine Aragon trouva un lettré qui lui fit lecture du demi-livre. Il fut subjugué par ces aventures de marins audacieux, ces histoires de navigation sur l’immense océan et les perspectives de découvertes… Mais quel Eden avait donc été découvert ? Il ne décolérait pas d’avoir laissé la fin du volume au troubadour. Il le fit chercher, sans succès.

 Entre temps, Jaume s’était arrêté toute une saison au château de la Roquette pour y gagner quelques pièces en échange de ses poèmes. Mais le seigneur du lieu, Roquefeuil, était un peu rustre pour apprécier les vers de Jaume à leur juste valeur. En effet, il était surtout occupé par ses affaires douteuses. En vérité, il se comportait mal : il usait et abusait de son pouvoir de seigneur pour voler, séquestrer, rançonner, détourner les biens des paysans et artisans des villages environnants. Bien qu’échappant à la loi grâce à son statut aristocratique, Roquefeuil ne valait guère mieux qu’Aragon. D’ailleurs, les deux brigands s’entendaient en affaires : de temps à autres, le géant prêtait main-forte au nobliau qui le protégeait en retour des poursuites des autorités… à condition que chacun se cantonne à agir seulement sur son fief.

 Quelques temps plus tard, le Capitaine Aragon et sa troupe se déplaça sur la route de Montpellier rançonner un négociant très riche et très influent de la ville. Roquefeuil est furieux car Aragon n’a pas respecté leur accord. De plus, détrousser un personnage important sur son fief, amène des escouades de gens d’armes et d’hommes de loi pour arrêter et juger le brigand, ce qui nuit à ses agissements douteux. Mais le Capitaine Aragon et sa troupe se défendent bien et les gens d’armes font connaissance avec la gigantesque épée du géant. Les semaines passent et le Capitaine Aragon court toujours.

GendarmesfinXV-Venise.jpg Gêné par la présence prolongée des soldats sur son fief, Roquefeuil ne peut plus continuer ses affaires en douce ; aussi, il décide de se débarrasser d’Aragon. L’attaquer corps à corps, même avec une troupe nombreuse serait certainement trop risqué. Il faut agir avec ruse pour arrêter Aragon !

 Roquefeuil décide alors d'inviter Aragon pour un banquet dans son château de la Roquette et les gardes, cachés dans le château, lui sauteront dessus. Il faudra que le Capitaine Aragon soit désarmé car tous craignent la puissance et la dextérité du géant armé de sa fameuse épée.

 Fatigué d’être pourchassé, Aragon accepte volontiers l’invitation de son allié Roquefeuil .

 Notre jeune conteur Jaume était resté au château de la Roquette après avoir croisé le chemin d’Aragon. Ce dernier le reconnaît parmi les domestiques. Il est tout excité d’avoir retrouvé le conteur car va enfin connaître la suite des aventures qui l’avaient fait tant rêver. Le Capitaine Aragon appelle Roquefeuil, lui fait part de la situation et l’invite à écouter ces merveilleuses épopées de gentilhommes marins. D’abord surpris de l’enthousiasme enfantin du Capitaine Aragon et même irrité de le voir faire autant cas d’un domestique, Roquefeuil entrevoit rapidement l’avantage qu’il pourrait tirer de la distraction du géant, absorbé par ses rêveries épiques, à l’instant où les gardes se jetteront sur lui.

 De son côté, Jaume, qui ignore tout du piège tendu à Aragon, échafaude un plan pour récupérer la moitié volée de son livre.

-  Pour plaire à Messire de Roquefeuil, il faudrait que je conte l’histoire depuis son début, il faudrait commencer la lecture par la première moitié du livre! 

 Aragon, tout excité par le désir de poursuivre le conte et sous les pressions de Roquefeuil qui fait semblant de vouloir lui aussi connaître l’histoire, envoie chercher le début du livre, pendant la préparation du banquet.

 banquet renaissance A la nuit tombée, le demi-livre est arrivé au château. Dans la grande salle, la cheminée flambe, la table déborde de victuailles, les convives s’installent, Jaume, son livre enfin reconstitué entre les mains, s’éclaircit la voix avant de commencer la lecture.

 

 - Il était une fois…

-       - Attendez ! dit Roquefeuil, afin de profiter des talents de notre jeune troubadour et de nous laisser porter sans entraves par la magie du conte, dégrafons nos baudriers, quittons nos épées et buvons un verre !

-       - Soit ! intervint Aragon de plus en plus impatient. Il déboucle son ceinturon et laisse glisser sa gigantesque épée au sol, sous la table.

-       - Il était une fois, reprend Jaume…

 Il n’a pas le temps d’en lire plus, deux douzaines de gardes entrent d’un coup par toutes les portes de la salle et se jettent sur le géant désarmé. Celui-ci se penche pour tenter de saisir son arme d’une main et estourbit en même temps cinq gens d'armes de son autre poing.

Grand tumulte dans la salle, les meubles sont reversés, les domestiques crient et courent dans tous les sens. Roquefeuil s’éclipse discrètement. Aragon se bat comme un diable, mais sans son épée il a fort à faire. Jaume, d’abord effrayé, reprend vite ses esprits et s’enfuit en emportant son précieux livre. Enfin les gardes réussissent à entraver et enchaîner Aragon qui se contorsionne en éructant toutes les injures et les blasphèmes de la création.

 BourreauDeux jours plus tard, le Capitaine Aragon était jugé à Montpellier et – sans surprise - condamné à mort. Peu temps avant l’exécution, on lui demande sa dernière volonté.

-       - Je voudrais plus que tout connaître la fin de l’histoire que me conta Jaume.

 Le juge fit rechercher Jaume, mais on ne le retrouva pas. Le Capitaine Aragon fut décapité en place publique. Ainsi, le terrible géant qui avait fait trembler la région avec sa gigantesque épée était finalement tombé sous les charmes d’un conte et vaincu par le désir de connaître la fin d’une narration inachevée.

 Jaume, serrant son livre, était retourné chez la Dame de Montoulieu, qui ne l’avait pas oublié et avec qui il coulait des jours heureux. Curieuse de ce livre qui avait causé tant d’aventures, elle demanda à Jaume de lui lire (car elle ne savait pas lire!). Quand Jaume tourna la dernière page et referma le volume, elle lui dit émerveillée :

-       - l’imagination des conteurs est incroyable ! Sous l’emprise de quelle drogue ou sorcellerie quelqu’un peut-il imaginer atteindre la Chine et Cipango en navigant vers l’ouest ?

 

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