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L’autre jour, voyant mon nouveau voisin creuser un trou dans son jardin pour planter un arbre, je l’interpelle :

- Alors Voisin, tu cherches le veau d’or ?

- Pardon ?

- Je te vois creuser dans le Castellas, alors, je te demande si tu cherches le trésor : le veau d’or.

- Qu’est ce que cette histoire de veau d’or ?

- On raconte qu’il y a un trésor, caché par le seigneur Fulcrand de Roquefeuil, qui a fait construire le Château de la Roquette (appelé le Castellas, une fois ruiné). Ce trésor serait une statue en forme de veau et en or massif ! Toutes les générations de Castellencs ont connu l’un d’entre eux qui a fait des trous partout, à la recherche du trésor.

 

Il y a déjà pas mal de temps, alors que le château était abandonné par les Roquefeuil et qu’il avait commencé de se démolir, le jeune Marceau du Mas d’Allègre, s’étais mis en tête de trouver le veau d’or. Comme tous les Castellencs*, il avait entendu l’histoire maintes fois. Et comme la plupart des Castellencs, il rêvait de changer sa misérable vie de travailleur journalier en découvrant le trésor. Depuis quelques temps, tous les matins en partant au travail et tous soirs en revenant, il s’arrangeait pour passer discrètement par le Castellas, où il fouillait les ruines. Il se cachait car il ne voulait pas partager son hypothétique trésor, et aussi parce que les chercheurs du veau d’or étaient inévitablement considérés et traités comme des fadas.

  Malheureusement pour lui, bien que le Castellas ne fut qu’une vaste ruine inhabitée, où il était facile de se cacher dans une ou l’autre des bâtisses, ou bien de travailler masqué derrière les nombreux pans de murs, les habitants du Mas d’Allègre* s’étaient rendus compte du manège de Marceau. Et, comme pour ses prédécesseurs, ils ne manquaient pas de se moquer de lui :

 - Tiens, regardez : Marceau s’en va chercher son trésor

- Oh le pauvre fada !  S’il continue, il va y perdre la tête !

- Déjà qu’il n’est pas très futé…

Marceau était trop fatigué pour percevoir les sous-entendus et moqueries des villageois. Dormant peu, se reposant jamais, il s’épuisait à la tâche. Il ressemblait de plus en plus à un fantôme, et son esprit obsédé commençait de lui jouer des tours.

  Un soir que Marceau s’affairait à creuser au pied d’une muraille, il sentit une présence derrière lui, il eut le sentiment qu’on l’épiait. Il ressentit cette curieuse impression plusieurs jours de suite et cela l’inquiéta. Quelqu’un attendrait-il patiemment qu’il déterre le trésor – son trésor - pour le lui voler ?

  Il décida alors d’en avoir le cœur net. Il fit semblant de changer de position pour creuser et passa derrière le pan de mur, puis il contourna prestement et silencieusement la bâtisse et grimpa à l’étage pour inspecter discrètement les alentours. Son cœur battait à cent à l’heure. Il glissa un œil par l’ouverture béante de ce qui avait été une fenêtre et c’est alors qu’il la découvrit.

  Une jeune fille se tenait cachée derrière une haie de buis en tendant le cou pour chercher où était passé le creuseur de trou. D’où il se trouvait, Marceau pouvait voir sa longue nuque blanche et ses bras graciles écartant doucement les branches de buis. Il l’observa un moment se déplacer avec des gestes infiniment lents qui la rendait pleine de grâce… Il remarqua une musette et des pièges à oiseaux suspendus à sa ceinture. Il nota aussi ses pieds nus et ses vêtements tous raccommodés. Dans un souffle, elle s’était éclipsée.

  Marceau ne savait comment organiser et canaliser les mille questions et bribes d’idées qui jaillissaient de son esprit. Il repartit vers sa maison tentant – en vain – de faire le point.

  Etait-ce une voleuse ? d’où venait-elle ? Pourquoi se cachait-elle ? Et que devait-elle penser de lui ? Que devait-il faire ? la démasquer ? lui faire peur ? Ne serait-ce pas une sorcière ? est-ce qu’elle ne lui jetterait pas un sort ? Demain il remettrait autour du cou la croix de fer blanc de sa pauvre mère, on ne sait jamais… Et s’il en parlait au Mas ? peut-être quelqu’un savait-il quelque chose sur elle ? Non, une chose dont il était certain – va savoir pourquoi – parmi toutes ses interrogations sans réponse, il pressentait qu’il fallait garder cette rencontre secrète.

Amelin Roquette  Le Castellas en ruine,1824, par Amelin 

Les jours suivants, Marceau s’arrangea pour se dérober à la curiosité de la fille et pour se livrer à l’observation attentive de l’espionne. En fait il avait retourné la situation : d’épié il s’était transformé en épieur…  La jeune fille s’était vite rendue compte du manège de Marceau et, mi - agacée, mi – amusée, décida de lui tendre un piège. Alors qu’il contournait discrètement une masure, elle surgit soudain devant lui et avant qu’il n’ait eu le temps de sursauter et encore moins de trouver quelque chose de sensé à dire, elle le noyait de questions sans attendre de réponses :

  - Pourquoi te caches-tu ?

- que cherches-tu ?

- pourquoi tu m’observes ?

- quel est ton nom ? moi c’est Angela !

- où habites-tu ?

- … ben euhhhh… fut la seule pensée que le jeune homme réussit à formuler.

  Rassuré de constater qu’elle n’était pas une voleuse, encore mois une sorcière, Marceau, recouvra ses esprits et petit à petit se débarrassa de son embarras. A son tour il interrogea la jeune fille – Angela – comme elle s’était présentée. Depuis quelques semaines, elle venait piéger des merles, particulièrement nombreux dans les lierres du Castellas. Ses parents étaient des charbonniers, fabriquant du charbon de bois au fond des forêts les plus inaccessibles, travaillant très dur et couchant dans des cabanes rudimentaires, mais elle ne supportait plus de rester isolée dans les bois. Elle avait besoin de voir du monde, de parler, de rencontrer d’autres jeunes de son âge. Marceau lui résuma rapidement sa vie monotone de laboureur, mais évita quand même de lui parler de son activité dans le Castellas…

  - Mais pourquoi creuses-tu partout ? tu ne cherches quand même pas un trésor ? pouffa-t-elle.

- Non… bien sur que non…  Ch’uis pas aussi naïf , répondit-il mal assuré.

- tu reviens demain ?

- euh… oui, oui, je reviens

- à demain, et elle s’était déjà envolée.

  Marceau retourna à sa maison, mais son esprit était resté sur les murailles du Castellas, où il revivait chaque seconde passée avec Angela. Quand il passa devant les villageois, ils notèrent aussitôt une attitude inhabituelle, le large sourire et le regard à la fois absent et émerveillé. Un tel changement avait forcément une cause exceptionnelle. Aurait-il découvert le fameux trésor ? Aussitôt la rumeur émergea, enfla et roula dans tout le village :

- Marceau a trouvé le trésor !

  Le lendemain, Marceau se dépêcha d’arriver au Castellas, et Angela l’attendait déjà. De loin, elle lui fit signe de garder le silence et de venir se cacher. Il la rejoint et ils se dissimulèrent dans une ruine. Ils se plaquaient contre le mur, l’un contre l’autre et Marceau sentait son souffle sur son cou. Elle pointa du doigt vers un homme qui, de toute évidence, suivait Marceau.

- Qu’est ce qu’il veut, lui ?

- je ne sais pas, mentit Marceau.

- Viens, décida-t-elle.

 Ils abandonnèrent rapidement le Castellas, Marceau sur les talons d’Angela, et il sentait qu’elle aurait pu l’amener au bout du monde ou en enfer sans qu’il éprouve le besoin d’une seule question ! En fait, c’est au paradis qu’ils allaient ! Marceau réalisa que le Veau d’Or, le fameux trésor du Castellas, il venait bel et bien de le trouver, et il était tout à lui !

  Les deux jeunes gens s’installèrent non loin de là et fondèrent une famille heureuse. Et Marceau appelait Angela « mon trésor », avec toujours ce regard pétillant, si spécial.

 

- Eh Voisin ! Quelle belle histoire que cette légende du Veau d’Or !

- Bien sur !  Les trésors ne sont pas tous d’or…

- Mais c’est bizarre, un « veau d’or », d’où vient cette légende ?

- et bien voilà :

Il y a bien longtemps, quand le jeune Fulcrand de Roquefeuil fit construire son château de la Roquette, il avait besoin de beaucoup d’argent. C’était un nobliau sans scrupule, tout occupé à de vilaines affaires pour s’enrichir aux dépends des modestes paysans du coin et des pauvres laboureurs de ses terres. Il avait vu grand pour sa nouvelle demeure : les meilleurs maçons et tailleurs de pierres avaient été convoqués et il avait fait venir les sculpteurs à la mode pour décorer les portes et les ouvertures. Il rêvait de posséder tous les attributs des grands seigneurs, même si ses terres n’étaient pas très riches, même si ce n’était qu’une apparence. Mais tout ce faste coûtait très cher au prétentieux seigneur, et encore plus cher aux habitants qui étaient injustement taxés, prélevés et rançonnés.

  Un jour, Roquefeuil fait amener et enfermer le bœuf du laboureur* du Mas d’Allègre au château, Il prétend qu’il lui appartenait et fait savoir au laboureur qu’il est disposé à le lui vendre. Mais c’est une somme exorbitante pour notre laboureur.

  Le modeste laboureur faisait vivre sa famille grâce à son bœuf qu’il avait patiemment élevé et qu’il menait tirer le soc, dans les champs et les cultures des villageois. Il ne possédait pas de terre et habitait dans une pauvre bâtisse que lui louait Roquefeuil. Le bœuf constituait toute sa richesse matérielle – « tout mon or » - comme il aimait parfois à plaisanter.

  Le laboureur n’avait évidemment pas de quoi racheter son bœuf. Les démarches qu’il entreprit auprès de Roquefeuil pour tenter d’infléchir sa décision n’eurent aucun effet, si ce n’est déchaîner les moqueries mêlées de menaces de la part du seigneur. Sa femme apporta au château des pots de miel de sa ruche et des draps de laine qu’elle avait tissés. Mais Roquefeuil conserva les cadeaux et, sans vergogne, renvoya l’épouse. Elle retourna à la maison les mains vides, la colère au cœur et l’espoir en berne.

  Finalement, Roquefeuil vendit le bœuf pour payer le sculpteur. Le laboureur vit ainsi son bien englouti dans la construction du château. Son gagne-pain transformé en une décoration de pierre !

 Désespéré, il se confia au curé. Celui-ci convenait du malheur du laboureur, mais étant sous l’influence du château et dépendant des bonnes grâces de Roquefeuil, il n’alla pas plaider la cause du laboureur. Certes, il critiquait la vanité  et l’attitude de ceux qui s’occupaient plus à embellir leur château, qu’à veiller au salut de leur âme. Et pour faire bonne mesure et impressionner le paysan, il développa la fable biblique du veau d’or devant notre laboureur éberlué. Ainsi les hébreux avaient fabriqué une idole d’or qu’ils avaient coulée en forme de veau; ils la vénéraient et avaient oublié leur véritable dieu. Quand le curé eut terminé son sermon, le pauvre laboureur qui n'avait pas compris grand chose, était complètement perdu ! Une confusion totale régnait dans son esprit, mêlant la parabole biblique du veau d’or, l’idolâtrie de Roquefeuil et sa malheureuse aventure. Tout ce qu’il conclut de l’histoire, c’est que son bœuf, « tout son or », avait été transformé en une sculpture insérée dans la décoration du château et qu’il était désormais réduit à mendier pour survivre.

  Jusqu’à la fin de sa vie misérable, le laboureur-mendiant devenu un peu fou, répétait à qui voulait l’entendre que « tout son or », ou une idole en forme de veau d’or comme lui avait dit le curé, avait été englouti dans la construction du château.

 

- Pauvre laboureur !  Ainsi c’est sur un quiproquo qu’est née la légende du Veau d’Or du Castellas ?

- Oui d’une certaine manière, mais sais-tu qu’elle œuvre Roquefeuil a réellement payé avec la vente du bœuf ? Regarde :

Porte Interieure du Castel de Londres (Laurens) Porte du chateau de la Roquette par Laurens (1844)

 *Castellencs: (les "chatelains" en occitan) habitants de la commune du Mas de Londres, en référence à l'ancien château.


* Mas d’Allègre: le plus grand des hameaux constitutifs de la commune de Mas de Londres, abritant la Mairie, et  situé en contrebas du hameau du Castellas et de l'Eglise

 

*le bœuf du laboureur séquestré au chateau: histoire véridique rapportée par  Pierre Casado, 2008

 

 

 

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Découvrez les autres Contes du Castellas:

Le terrible Capitaine Aragon

Baume Cabrette

Le chien qui parle

Le Veau d'or

Baume Cabrette

La Font Termenau (ou la Nymphe amoureuse)

La cité devenue trop petite

Tromperies, trompeurs et trompés

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