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Le bout de ficelle

Un jeune couple très pauvre vivait misérablement dans le village, à côté de leur riche et méprisable propriétaire.

Un jour que le mari était allé voir s'il n'y avait rien qui fut récupérable dans le calaven* où tout le village jetait ce qui était cassé et inutilisable, il remarqua un bout de ficelle. Il tira dessus et ramena un toupin* ébréché qui y était attaché par la poignée. Il décida de le ramener à la pauvre maison et il le posa sur la table.

- C'est bien d'avoir un toupin mais il ne sert à rien, si nous n'avons pas de quoi cuisiner, dit la femme.

- Hélas, c’est bien vrai ! Et pourtant, je mangerais bien quelques costillous* avec des pommes de terre… renchérit le mari.

Aussitôt, le toupin se remplit d'un superbe fricot, qu'ils n’eurent qu'à faire réchauffer. Ils mangèrent ce jour là d’excellents costillous, tout émerveillés par ce miracle.

Le lendemain et les jours suivants, la même chose se produisait : dès que le mari ou la femme évoquaient un repas, pensaient à un ragout ou se léchaient les babines à la pensée d’une bonne soupe chaude, le toupin se remplissait aussitôt du met le plus savoureux et délicieux qui soit. Enfin, la vie devint belle et facile pour les deux amoureux.

Malheureusement, leur voisin et propriétaire de leur petite masure, avait invité quelques connaissances à dîner, or, la vieille domestique avait cassé son toupin. Elle n’avait pas osé le révéler à son maître et ne savait comment préparer le repas pour les invités. Alors, elle alla emprunter le toupin de la voisine. Comme les jeunes mariés n’avaient que celui-là, ils refusèrent de prêter le toupin magique, de peur de livrer leur merveilleux secret. La domestique s’en retourna, désolée et inquiète, car son patron allait la rosser pour avoir cassé la vaisselle et parce qu’elle n’était pas fichue de trouver une solution de remplacement. En effet, le furieux propriétaire donna d’abord du bâton sur la pauvre domestique, puis rentra brutalement chez les jeunes, les menaça de les jeter à la rue et finalement s’empara du fameux toupin.

Les deux jeunes mariés, très affectés par la perte du toupin qui leur avait tant adoucit l’existence, se voyaient sombrer à nouveau dans la misère. Ils se désespéraient de l’injustice qui prenait à ceux qui avaient si peu et donnait à celui qui avait tout. Ils prièrent pour que le prodige ne marche pas dans la maison côté et qu’on leur rende leur toupin si spécial. Malheureusement pour eux, la magie opéra également dans la maison du propriétaire, qui décida évidemment de conserver ce pot exceptionnel. Il ne chercha même pas un prétexte pour ne pas le rendre ! Il était le propriétaire de la masure et de tout son contenu et n’avait aucune justification à consentir!

A partir de ce jour, il bénéficia d'un repas gratuit et sans effort chaque fois qu’il en avait envie. Au bout d’une semaine, il réalisa qu'il n’avait plus besoin de cuisinière pour préparer ses repas et laver les ustensiles de cuisine, ni de jardinier pour cultiver des légumes, ni de qui que ce soit pour s'occuper de sa base court et pour aller ramasser de l’herbe pour les lapins. Le toupin pourvoyait à tout cela! Comme un avare et un sans-cœur qu'il était, il renvoya la vieille domestique qui se retrouva seule, sans ressources et sans logis.

La saison de la chasse venue, les vols de palombes repassèrent à proximité du village. Comme chaque année, le propriétaire sortit son fusil pour aller tirer les oiseaux migrateurs, mais les villageois semblaient avoir beaucoup plus de chance – ou être plus adroits - que lui. Il décida alors d'utiliser un de ses pigeons comme appeau pour attirer les palombes près de son poste. Avec quelque difficulté, car il s’était engraissé et n’était plus si agile, il s’empara d’un volatile de son pigeonnier et chercha une ficelle pour l'attacher par la patte sur la branche haute d'un chêne. Ses yeux tombèrent sur le bout ficelle lié autour de la poignée du fameux toupin. Il le dénoua, le mit dans une poche, le pigeon dans l’autre et partit à la chasse, plein d’espoir. Après avoir péniblement grimpé au sommet du chêne et installé l'appeau, attaché par la patte à une branche haute, il redescendit, tout suant et pantelant et se mit à l'affût.

Alors qu'un grand vol de palombes s’approchait en tournoyant autour du chêne, le pigeon attaché se mit à crier (en langue des pigeons bien-sûr, que personne ne pouvait comprendre, ni même entendre) :
- Ne vous approchez pas! Ne vous posez pas sur cet arbre! Le chasseur va vous tirer dessus! Partez !

A sa très grande surprise le propriétaire vit le vol de palombes s'éloigner avant même de s’être posé. Il rentra bredouille, furieux. Les villageois, plus habiles et meilleurs tireurs, se moquèrent de lui. Il se trouva humilié par la réussite insolente des autres. Pour se consoler, sur le chemin du retour, il pensait au bon repas qu’allait lui offrir "son" toupin.

Arrivé à la maison, il eut beau mobiliser toutes ses pensées sur le plus délicieux des ragouts, le toupin resta désespérément vide! Rien à manger. Plus de cuisinière pour préparer quoi que ce soit! De rage, et parce qu'il avait très faim, il tordit le cou du pigeon qui avait sauvé ses frères. Il le pluma tant bien que mal, le rôtit à la cheminée et le mangea à même la broche! Puis, totalement démoralisé, il alla se coucher.

Le lendemain matin, il tenta à nouveau de faire produire un bon déjeuner à son toupin. En vain! Il se fâcha, insulta monde entier, puis de rage, il jeta le toupin par terre qui se brisa ! C’en était fini du pot « magique » ! Sa journée commençait mal...

Il sortit dans la cour pour se calmer un peu. Il vit alors le sol jonché des branches de frêne qu'on donne habituellement aux lapins pour ronger l'écorce et que, faute de domestique, s’étaient amoncelées ça et là. Il décida de débarrasser la cour et après avoir ramassé les branches, fouilla dans sa poche et prit le bout de ficelle pour lier le fagot. Puis, en le jetant sur son dos, comme il n'avait pas l'habitude de faire ce genre de travail, il se ficha une branche dans l'œil, déchira sa chemise et se griffa profondément le dos! Sa matinée était vraiment une mauvaise matinée.

- Ah! Si je tenais le coquin qui est responsable de mes malheurs depuis deux jours, je lui ferais passer un mauvais quart d'heure!

A ces mots, le fagot s'anima, les branches se mirent à danser sur son dos et à fouetter à qui mieux-mieux. Le dos lacéré et meurtri, le bonhomme partit en courant, sans demander son reste.

Les jeunes mariés ayant profité de la scène qui ne manquait pas de cocasserie, s'approchèrent du fagot de branches désormais tout aussi mortes et immobiles que toutes les branches mortes. Ils reconnurent le bout de ficelle qui liait le fagot : c’était celui qui été attaché au vieux toupin ébréché!

Ainsi, le sortilège n’était pas attaché au toupin, mais au bout de ficelle ! Ce bout de ficelle permettait de réaliser les souhaits de celui, humain ou animal, qui l’avait en main.

Les deux jeunes ramenèrent le fagot chez eux pour faire une belle flambée et bien entendu, ils conservèrent le bout de ficelle. Instruits de son pouvoir, ils en firent une couronne de fleurs tressées que la jeune femme portait sur ses cheveux, pour ne jamais le perdre et toujours profiter de ses bienfaits. Ils vécurent ainsi à l’abri du besoin et très heureux pour le restant de leurs jours.

Le propriétaire? Revenu chez lui tout aussi piteux que discret, il réembaucha sa cuisinière et n'embêta plus personne.

Et cric, et crac, mon conte est achevé; mais vous pouvez lire les autres Contes du Castellas!

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*calaven : (occitan) aven

*toupin : pot de cuisson avec couvercle et une poignée unique que l'on place dans les braises de l'âtre pour mijoter

*costillous : confits detronçons de côtes de porc

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Published by M&M - dans Contes du Castellas