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La cité devenue trop petite

Il était une cité parmi les plus vastes, les plus dynamiques et les plus prospères du pays.

Qu’ils soient artisans, ouvriers, artistes, commerçants ou mendiants, qu’ils appartiennent à l’élite politique ou au peuple industrieux, tous les citadins y vivaient heureux. Tous étaient fiers d’appartenir à cette communauté.

Les consuls firent mesurer la ville pour établir sa grandeur. Les géomètres visèrent les sommets des tours de l’enceinte et effectuèrent une savante triangulation avec le beffroi qui occupait le centre de la ville. Ils avaient déterminé les dimensions de la cité et tous les habitants en tiraient grande fierté.

Un jour, un géomètre mesura la ville avec une toise et trouva que la ville était plus petite. Personne n’était satisfait de ce résultat !

- Quoi ! Notre grande (et belle) cité ne serait pas aussi grande (ni aussi belle) qu’on le croit ?

Et chacun y allait de son explication:

- Il s’est trompé dans sa trigonométrie et a mal corrigé les longueurs des rues tortueuses.

- Il a oublié de mesurer l’épaisseur des murs.

On voulut oublier l’épisode.

Cependant, d’autres géomètres curieux entreprirent de mesurer à nouveau la ville. Bâtiment après bâtiment, ils toisèrent l’ensemble de la cité. Leur résultat indiquait aussi un déficit !

Personne ne voulait remettre en cause la mesure initiale, qui était avantageuse. Mais le ver était dans le fruit… Les consuls votèrent et firent refaire les mesures. Les géomètres diligentés par le Conseil reprirent le travail. Ils passaient dans tous les quartiers avec leurs toises. Ils arpentèrent la rue des échoppes et le quai des tanneurs (en se pinçant le nez) ; arrivés sur l’esplanade, ils demandèrent aux mendiants de se déplacer un peu pour pouvoir conserver l’alignement de leur cheminement; dans le ghetto ils mirent les enfants à contribution pour tenir leur cordeau en place ; les bourgeois n’étaient pas les derniers à les aider, ni les bohémiens d’ailleurs, qui leur offrirent à déjeuner car c’était midi quand ils traversèrent le campement. Spontanément, les ferronniers réparèrent la chaîne d’arpenteur usée et les tonneliers retaillèrent les compas. Certains étudiants délaissèrent un moment leurs leçons pour se transformer en scribe des géomètres.

Bref, tous se joignirent à l’effort commun pour -enfin- rétablir la vérité et s’assurer que leur ville était toujours aussi grande (et aussi belle).

Hélas, le résultat fut formel : même en cumulant les dimensions de toutes les maisons, de tous les temples, de toutes les rues et places, de tous les jardins et palais… on n’arrivait pas à la taille totale de la ville.

- Mais alors, pensèrent les habitants, si la ville n’est pas aussi grande qu’on le dit, ma maison est plus petite que ce que je croyais, ma propriété est diminuée, mon palais n’est pas aussi impressionnant…

Tous les habitants furent désespérés par ce terrible état de fait.

Certains citadins ne supportèrent pas cette perte d’envergure, ils quittèrent la ville et allèrent s’installer ailleurs. Une multitude de maisons et d’échoppes se retrouvèrent ainsi en vente. Comme elles étaient plus petites que leur propriétaire le pensait, elles étaient bradées ; le cours des affaires s’effondrait ; les moins riches furent chassés de la ville ; la misère vint à gagner cette grande (et belle) cité.

Les commerçants qui étaient partis et avaient remonté leurs affaires ailleurs, constataient que le commerce n’était pas aussi florissant que dans leur cité d’origine. Ceux qui s’étaient installés dans d’autres villes de la contrée, n’y recevaient pas la considération à laquelle ils s’étaient habitués. Les bohémiens qui s’étaient enfuis ne furent accueillis nulle part ailleurs et contraints d’errer sur les routes. Les nobles qui avaient édifié un nouveau manoir à l’extérieur de la cité ne recevaient plus aucune visite.

Un colporteur passa par la ville et fut fort étonné de la retrouver dans un tel état. Ils interrogea les citadins et fut encore plus étonné d’apprendre les raisons du malheur. Les Consuls qui étaient restés ne savaient comment enrayer la crise et restaurer le bonheur et la prospérité qui régnaient jadis dans leur cité. Ils interrogèrent à leur tour le colporteur.

Celui-ci, qui avait beaucoup voyagé et acquis beaucoup de sagesse leur fit part de son analyse :

- Chacun, avec ses richesses propres, contribue à sa manière à l’œuvre publique. Qu’il soit riche ou pauvre, qu’il habite un palais ou dorme sur le pavé, qu’il invoque le Soleil ou implore la Lune, il construit une grande et belle cité. Et cette cité est bien plus grande que la somme des différences qui la compose.

Les habitants apprirent la leçon, cependant, il fallut bien longtemps pour que la ville redevienne aussi grande et aussi belle. Mais génération après génération, il semble que le message se dilue progressivement. Il paraît même que de nouveaux Consuls veulent mesurer l’étendue de la cité…

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Published by M&M - dans Contes du Castellas