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L’Ane du Charbonnier

(un conte librement inspiré d’une histoire de Henri PELLISSON, félibre du début du XXe)

Un jour, le Bon Dieu et Saint Pierre, descendus sur Terre incognito pour visiter la chrétienté, parcourraient les environs du Pic St Loup quand vint l’heure de trouver un lieu pour passer la nuit. Ils s’approchèrent d’un mas et toquèrent à la porte pour demander l’hospitalité pour la nuit.

La maîtresse de maison considéra leurs tuniques défraîchies par le soleil et la pluie, leurs souliers boueux et leurs musettes bien flasques. Elle leur sourit et s’effaça pour les laisser entrer. Elle les laissa se réchauffer à la cheminée pendant qu’elle leur servait une bonne soupe épaisse.

- Après la soupe, vous pourrez aller dormir dans le pailler, vous y serrez bien au chaud.

- Merci pour votre aimable hospitalité, lui répondit Saint Pierre, toutes les bonnes actions que vous faîtes, c’est comme si vous les faisiez au Bon Dieu lui-même…

Sur ces entrefaites, le maître de maison, et mari de l’hôtesse, rentra pour le repas du soir. Il sentait le vin, semblait nettement moins accueillant que sa femme et également beaucoup plus méfiant!

Devant les soupçons de ce dernier, Saint Pierre intervint.

- Nous sommes extrêmement reconnaissants de votre généreuse hospitalité, nous ne vous dérangerons pas plus longtemps ce soir, et si vous nous le permettez, nous passerons la nuit dans le pailler, avant de partir demain matin de bonne heure. Mais avant, nous souhaitons vous payer pour le gîte et le couvert.

Il sortit de sa musette une bourse pleine de pièces d’or et en donna deux à la brave dame.

Le couple n’en crût pas leurs yeux ! Ils pensaient avoir accueilli des mendiants ou de pauvres pèlerins, pas de riches voyageurs ! Ils balbutièrent un vague remerciement, plein de surprise pour la femme et d’envie pour l’homme. Les pièces d’or tournèrent la tête de ce dernier, et il passa la nuit à échafauder un plan secret.

De bon matin, le Bon Dieu et Saint Pierre quittèrent le mas et reprirent leur route.

A une lieue de là, l’homme à qui ils avaient donné deux pièces d’or, sauta en travers du chemin, en brandissant un gourdin :

- Donnez moi toutes vos pièces d’or sans discuter, sinon je vous estourbit et je vous les prends quand-même !

- Allons, mon ami, tenta d’intervenir Saint Pierre, ne nous fâchons pas, nous sommes désolés d’avoir provoqué votre envie en exhibant bêtement notre argent…

- Pas de discours ! donnez mois vos sous, et vite !

- Vous vous repentirez pour ce péché, dit le Bon Dieu qui était resté silencieux jusque là. Vous êtes un âne mon Cher! et pour prendre pleinement conscience de votre bêtise et en pénitence pour vos méchantes actions, vous serez un âne pendant les 7 prochaines lunes. Vous aurez ainsi tout le loisir de vous améliorer afin de devenir une honnête personne. Si dans 7 lunes vous êtes devenu meilleur, vous reprendrez vos traits, et votre vie. Si vous ne vous êtes pas amélioré, alors vous resterez bête et vous mourrez âne.

A cet instant, le fâcheux se figea sur place, se mit à trembler et se métamorphosa progressivement: son ventre s’arrondit, ses jambes s’affinèrent, ses oreilles s’allongèrent, ses pieds et mains se transformèrent en sabots, il tomba en avant et se retrouva à quatre pattes alors que les poils de tout son corps poussèrent dru. Finalement, une longue queue poussa à son derrière !

Il était devenu un véritable âne ! Avait-il perdu sa conscience d’homme ? S’il avait l’apparence d’un âne, en avait-il l’esprit ? En fait, ses yeux n’avaient point changé ; son regard exprimait toute l’incompréhension et l’affolement de l’être vivant qui se retrouvait au beau milieu de la route. Il se sentait homme-pensant, enfermé dans un corps d’âne, il était parfaitement conscient de l’horrible situation dans laquelle il se trouvait piégé. L’homme-âne voulu crier sa peur, supplier, pleurer, se révolter… en fait, il ne réussit qu’à lancer un déchirant hennissement : Hi Han ! Hi Han ! Hi Han !

Le Bon Dieu et Saint Pierre emmenèrent l’âne avec eux car ils n’avaient pas le cœur à l’abandonner là, tant ils le voyaient désemparé.

A quelques lieux de là, traversant un bois, ils rencontrèrent un charbonnier ployé sous une immense et lourde charge de charbon de bois qu’il descendait livrer au village.

- Hé ! Mon ami ! hélèrent les deux saintes personnes, voilà une bien lourde charge pour vous !

- C’est le lot des pauvres charbonniers ! Tant de travail pour couper et amasser le bois, des jours pour monter la charbonnière, des heures à surveiller la chauffe ! et avec tout ça on doit passer une trop grande partie de notre temps à aller livrer le fruit de notre travail ! Ah ! si j’étais plus jeune et plus fort je porterais le double de charge et perdrais moins de temps dans ces allers - retours.

- Tenez, mon ami, prenez cet âne, nous vous le prêtons de bon cœur car il ne nous est plus utile. Nous allons demeurer au monastère d’Aniane pendant 7 lunes. Il nous encombrerait et s’ennuierait à ne rien faire. C’est une bête forte et solide, mais encore jeune, et qui a toujours besoin de parfaire son éducation: n’hésitez pas à lui « caresser » l’échine si elle rechigne!

Le charbonnier tout heureux chargea son sac sur l’âne et continua vers St Martin alors que Le Bon Dieu et Saint Pierre poursuivaient leur marche, après avoir murmuré à l’oreille au baudet :

- Réfléchi bien à ta condition et choisi la vie que tu souhaites mener. A la revoyure !

- Hi Han !

Le charbonnier était très content de son âne ! Grâce à lui il alla livrer son sac de charbon de bois et fut de retour à la charbonnière en moins d’une heure. Il en profita pour faire aussitôt une nouvelle livraison. Il chargea un nouveau sac et s’apprêtait à partir quand il se dit :

- Diantre ! mais cet âne peut porter bien plus que ce que je porte moi-même !

Et il ajusta un deuxième sac sur le dos du baudet.

Les villageois furent surpris de le voir revenir deux fois de suite le même jour. Mais ils ne dirent rien, sinon qu’ils étaient très satisfaits de ne pas avoir à attendre leur livraison.

Le lendemain, le charbonnier devait encore faire des voyages car une chauffe de la charbonnière représentait une belle quantité de charbon dont il devait se débarrasser le plus vite possible avant de pouvoir reconstruire une nouvelle meule. Il chargea deux sacs sur son âne et commença de partir, quand il se dit qu’il pourrait disposer un troisième sac coincé entre les deux autres. Aussitôt pensé, aussitôt fait ! L’âne fléchit un peu le dos, mais évita de rechigner : il savait qu’il devait endurer cette épreuve, s’il voulait redevenir comme avant. À ce rythme, le charbonnier pourrait transporter 3 fois plus de charbon et le livrer 2 fois plus vite que lorsqu’il le portait sur son dos.

Au deuxième voyage de la journée, il se dit qu’il pourrait essayer de mettre un 4eme sac sur l’âne. Ce dernier absorba la charge sans montrer signe de désagrément, mais en vérité il était au bord de la rupture ! Il avançait d’un pas inégal et titubant ; il redoutait les pierres déchaussées qui roulaient sous ses petits sabots. Mais en aucun cas il ne voulait se faire réprimander par le charbonnier, aussi il faisait de son mieux, jusqu’à ce que le tas de charbon fut totalement livré. Il put enfin se reposer pendant que le charbonnier reconstituait une nouvelle meule de bois puis, la calcinait tout doucement.


Comme il avait gagné beaucoup de temps grâce à la rapidité des livraisons, le charbonnier fut en mesure de multiplier le nombre de chauffes et ainsi, d’augmenter sa production de charbon. Bientôt, il réalisa qu’il pourrait également utiliser la force de l’âne pour porter les buches de bois et les rassembler sur le site de la charbonnière.

Ce nouveau progrès amena de nouveaux gains de productivité et ainsi, grâce à l’utilisation de l’âne dont il avait miraculeusement hérité, les affaires de notre charbonnier prospéraient. Il réussit même –pour la première fois de sa vie – de mettre un peu d’argent de côté.

La vie semblait couler heureusement pour le charbonnier ; pour l’âne également, qui s’était finalement aguerri à l’ouvrage et accoutumé aux chemins pierreux qu’il parcourait maintenant en trottinant. Pendant qu’il trottait, ses bâts bien arrimés sur le dos, il avait le temps de considérer la piètre valeur de sa vie d’antan, et comment le travail bien fait apportait satisfaction et prospérité au charbonnier. L’âne-homme avait bien changé intérieurement, il avait hâte de recouvrer figure humaine, de retrouver sa femme qui – il l’espérait- l’avait attendu en prenant soin du mas.

Le temps passa très vite ; les fleurs sur les amandiers avaient laissé place à des amandes sèches et la Lune s’était arrondie pour la septième fois depuis que le charbonnier avait adopté l’âne. Le Bon Dieu et Saint Pierre repassant par là, comme prévu, rencontrèrent un charbonnier tout guilleret, proprement habillé et arborant le visage serein et joufflu des gens heureux. Il n’avait pas oublié l’accord avec les deux voyageurs. Il leur compta ses affaires et comment il avait – grâce au prêt de l’âne – réussit à travailler plus efficacement et à gagner décemment sa vie.

- Mes Sires, c’est le Ciel qui vous a envoyé vers moi ! Le prêt de votre âne m’a permis de tellement prospérer, que je peux maintenant vous racheter le brave baudet. Dites-moi votre prix, je ne chicanerai pas !

L’âne qui comprenait aussi bien que n’importe quel humain, tressaillit en entendant cela ! Est-ce que les voyageurs magiciens se laisseraient tenter et oublieraient le marché qu’ils avaient conclu avec lui? Allait-il demeurer prisonnier pour toujours de ce corps qui n’était pas le sien ?

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, l’âne s’était précipité vers le Bon Dieu et Saint Pierre et leur fit fête, sautillant sur place, braillant et leur donnant de petits coups de tête pour mendier des caresses.

- Hélas mon Ami, dirent-ils, notre âne nous a manqué, et visiblement il se souvient de nous et de notre amitié. Nous avons tissé des liens d’affection et une relation toute particulière nous uni. De grands projets nous attendent tous les trois, avec de grands changements à la clé. Nous ne saurions nous séparer plus longtemps de lui.

Le charbonnier était déconfit, car il s’était lui aussi pris d’affection pour le baudet, qui était si gaillard, vaillant et obéissant. Cependant il s’en remit aux termes du prêt. Il caressa l’âne qui avait changé sa misérable vie et le laissa partir avec ses maîtres. Mais il n’avait pas tout perdu, car avec ses économies toutes neuves, il s’offrit non pas un, mais deux ânes qui l’aidèrent à faire prospérer son affaire.

Passé le tournant, le Bon Dieu dit à l’âne:

- Tu as travaillé dur, sans jamais te plaindre. Tu as eu le temps de prendre la mesure de la vie que tu menais, tout en faisant pénitence. Je sais que tu es impatient de retrouver ta forme humaine et avec ça, ta femme et ton foyer.

Il détacha le licol et l’âne redevint l’homme qu’il était. Tout ému, ce dernier remercia simplement mais sincèrement les saints hommes, tourna les talons et marcha d’un pas décidé vers sa maison. Il ouvrit la porte avec appréhension, mais son épouse qui se croyait veuve, fêta le retour de son mari, tout de même après un moment de grande surprise. Evidemment, elle était curieuse des raisons d’une si longue absence, et ne croyait pas un mot de l’aventure que lui conta son homme. Peu importe ! Comme elle le retrouvait changé, plus travailleur, plus aimable et plus attentionné, elle oublia rapidement de s’intéresser au passé. Les enfants qui égaillèrent enfin le mas les projetèrent vers un avenir heureux.

Cric-crac, mon histoire est finie, mais vous pouvez découvrir les autres Contes du Castellas

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Published by M&M - dans Contes du Castellas